Eugène Oneguine – Alexandre Pouchkine

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Résumé de l’éditeur: Un jeune homme qui s’ennuie, la plus touchante des jeunes filles, un poète de dix-sept ans, un vieux mari, des créatures de rêve.

Chronique: J’ai volontairement réduit le résumé au minimum car la plupart des 4e de couvertures que l’on peut trouver en français dévoilent quasiment la totalité de l’intrigue. Il s’agit d’une oeuvre assez originale si on la voit d’un point de vue français: c’est un court « roman en vers ». C’est l’un des livres les plus lus en Russie, tout le monde en apprend des strophes entières à l’école.

Eugéne Onéguine est un héros byronien, élevé sous l’influence des cultures française et anglaise. Lassé des mondanités et couvert de dettes, il profite de l’héritage d’un oncle pour s’établir à la campagne. Le seul ami qu’il s’y fait est Lenski. Ce dernier l’introduit auprès de deux jeunes soeurs Olga et Tatiana. S’en suivent des intrigues amoureuses que je ne vous dévoilerai pas.

Il s’agit d’une oeuvre romantique dans laquelle les émotions très fortes des personnages sont en harmonie avec la forêt et la campagne russe. Paradoxalement, on ne s’attache pas réellement à eux car l’oeuvre et très courte et l’auteur ne détaille pas très longuement leurs sentiments. Le ton est assez triste voire cruel, les personnages sont assez solitaires et la « comédie » sociale domine.

Le narrateur se décrit comme un vieux poète et intervient au fil de l’histoire pour parler du statut d’écrivain. Il s’agit d’un hommage évident aux aèdes de la Grèce antique, Homère est d’ailleurs cité. Ce qui est troublant, c’est que certains passages sont prémonitoires pour l’auteur Alexandre Pouchkine.

Pour finir, je vous propose une strophe que j’ai particulièrement aimé:

Il était aimé…Tout au moins

Il le croyait pour son bonheur

Heureux celui qui a la  foi,

Qui sait chasser le triste doute

Et s’endort dans la joie du coeur

Semblable à ce voyageur ivre

Qui trouve un lit, un papillon

Qui s’enfonce au coeur de la fleur.

Mais malheur à celui qui voit,

Qui ne cède pas au vertige,

Qui perçoit le coté hideux

De chaque mot, de chaque geste

Qui a le coeur froid car la vie,

En a fait un être lucide!

Meursault contre-enquête – Kamel Daoud

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Résumé de l’éditeur: Cet homme qui soliloque dans un bar, nuit après nuit, c est le frère de l’Arabe tué par un certain Meursault dans un célèbre roman du XXe siècle. Soixante-dix ans après les faits, rage et frustration inentamées, le vieillard rend un nom au mort et donne chair à cette figure niée de la littérature : l’Arabe. 

Chronique: Kamel Daoud nous offre un livre avec plusieurs niveaux de lecture et de multiples thèmes entremêlés. Il s’agit d’un hommage à L’étranger mais aussi d’une chronique désabusée de l’Algérie contemporaine.

Le narrateur est le petit frère de Moussa, l’arabe assassiné par Meursault dans L’étranger d’Albert Camus. Il raconte son histoire tout en se saoulant dans un bar où il a ses habitudes. Il est tout aussi exclu de la société que l’était le personnage d’Albert Camus. En effet, il a grandi dans l’ombre du martyr tombé sous les balles de Meursault en 1942. Sa relation avec sa mère est difficile et quasiment dépourvue d’amour (nouvelle référence à Meursault). Il regarde avec un certain mépris la société algérienne actuelle, notamment la place que la religion y occupe.

Kamel Daoud souligne l’absurdité de l’histoire de Meursault qui pourrait rendre L’étranger presque ridicule.  Mais progressivement, la fascination qu’exerce ce roman l’emporte et touche particulièrement le narrateur.

Ce que j’ai trouvé le plus intéressant dans ce roman c’est la période très troublée de l’indépendance, durant laquelle, le narrateur ne s’engage pas. Il décrit avec subtilité le changement de contexte, les Algériens ralliés de la dernière heure à la lutte pour l’indépendance et ceux qui essayent de mettre la main sur les logements que les colons français ont abandonné.

Il s’agit donc d’un roman assez complexe malgré sa brièveté (environ 150 pages) mais dans lequel Kamel Daoud fait preuve d’une maturité impressionnante.

Rien ne s’oppose à la nuit – Delphine de Vigan

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Extrait: « La douleur de Lucile, ma mère, a fait partie de notre enfance et plus tard de notre vie d’adulte, la douleur de Lucile sans doute nous constitue, ma soeur et moi, mais toute tentative d’explication est vouée a l’échec. L’écriture n’y peut rien, tout au plus me permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire. »

Chronique: La sortie de ce livre a été accompagnée d’énormément d’articles, d’échos, d’interviews et de prix littéraires. C’était en 2011, et aujourd’hui encore alors que Delphine de Vigan présente son nouveau roman, les interrogations autour de Rien ne s’oppose à la nuit se poursuivent. Ce fut notamment le cas au Livre sur la place.

Il faut dire que l’une des question est de savoir si TOUT est vrai dans ce le livre ou non, l’auteure maintient l’ambiguité. Si tout est vrai alors il s’agit d’un hommage particulièrement déchirant à sa mère, une femme très belle consumée par sa maladie mentale et la prise de drogue.

Mais avant de détailler la descente aux enfers de sa mère Delphine de Vigan analyse la famille nombreuse dont elle est issue. En apparence il s’agit d’une famille qui laisse chaque enfant exprimer sa personnalité et dont chaque membre respire la santé et la beauté (les enfants font des publicités pour des vêtements).

Publicité de la mère de Delphine de Vigan
Publicité de la mère de Delphine de Vigan

Mais il s’agit aussi d’une famille marquée par les décès, où les plus grands élèvent les petits. Le patriarche, Georges devient irascible au fil du temps. Ensuite, la vraie rupture pour moi a été le mariage de Lucile, à 18 ans à peine, alors que son adolescence semblait l’avoir destinée à une vie plus indépendante. À partir de là, le personnage nous échappe et on partage la souffrance de Delphine de voir sa mère passer à côté de sa vie.

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La famille a fait l’objet d’un documentaire

Delphine de Vigan trouve un style simple et émouvant sans en faire trop pour évoquer les grandes étapes qui ont construit ou détruit sa mère. J’ai eu l’impression qu’elle ne disait pas tout, qu’elle nous épargnait les détails les plus sordides. Je trouve qu’elle montre bien à quel point on est prisonnier de sa famille et qu’il est quasiment impossible de s’en libérer même lorsqu’elle exerce une influence malsaine. Elle décrit brillamment l’amour que lui portent ses deux filles même si elles sont conscientes qu’elle n’est une mère comme les autres. Ce livre illustre également comment certaines anecdotes familiales peuvent paraître cruelles ou incompréhensibles au lecteur qui n’a pas tous les éléments en main. En bref, ce livre nous réaffirme à quel point il est quasiment impossible de percer les secrets d’une famille, de savoir ce que ressent chaque personne face à un évènement familial.

Il s’agit donc d’un témoignage très fort, qui peut rappeler une petite part de vécu familial à chacun mais dont on ne ressort pas indemne.

Life – Anton Corbijn

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Synopsis: Un jeune photographe qui cherche à se faire un nom croise un acteur débutant et décide de lui consacrer un reportage. Cette série de photos iconiques rendit célèbre le photographe Dennis Stock et immortalisa celui qui allait devenir une star : James Dean. 

Chronique: James Dean, légende hollywoodienne, fait l’objet d’un nouveau biopic. Le réalisateur a l’intelligence de choisir un moment décisif de la courte vie de l’acteur: l’hiver 1955 alors qu’il attend la confirmation de sa participation à La fureur de vivre de Nicholas Ray.

James Dean et son éphémère petite amie Pier Angeli
James Dean et son éphémère petite amie Pier Angeli

Éloge de la patience

L’intrigue se déroule à un rythme volontairement lent. Après une courte introduction à Los Angeles les personnages se rendent dans un New York enneigé puis dans l’Indiana, Etat natal de l’acteur. Il s’agit donc d’un hiver où le temps semble suspendu, alors même que ces deux hommes savent exactement ce qu’ils veulent et qu’ils savent qu’ils sont à la veille du décollage de leur carrière. Le personnage du photographe est particulièrement touchant, il est réduit à se plier aux hésitations et aux sauts d’humeur de James Dean tout en négociant des délais et des promesses d’exposition avec son agence. C’est un rôle en or pour Robert Pattinson.

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Dane Dehan n’est pas James Dean 

Derrière sa nonchalance voire sa paresse le jeune James Dean a des idées très arrêtées sur le cinéma et refuse de se plier aux exigences du studio Warner.  C’est aussi un personnage sensible, à fleur de peau qui est très touchant notamment durant son retour dans sa terre natale. Hélas, malgré tous les efforts de Dane Dehan, il reste assez différent de James Dean. Il semble moins élancé et avouons-le un peu moins beau que le vrai. Malgré la qualité du film cela a été une vraie déception et cela a un peu gâché l’ensemble. Je pense James Franco qui a interprété James Dean dans un autre biopic était plus ressemblant.

Il s’agit donc d’un film qui capte une réelle ambiance à la fois mélancolique et rebelle même si la ressemblance physique n’est pas aussi troublante que dans d’autres biopic.

Le livre sur la place – Nancy – 2015

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L’ambiance de cette édition a été particulièrement euphorisante pour moi. Le livre sur la place ce sont 3 jours durant lesquels Nancy une ville très belle mais relativement petite se transforme totalement. La littérature investie toute la ville, on croise ainsi des écrivains à la gare ou dans les bars. Ces derniers sont toujours très disponibles et nous permettent d’échanger facilement avec eux, ce fut le cas par exemple avec Atiq Rahimi et Jean des Cars. Des animations ont lieu partout (Lycées, maisons de retraite) personne n’est oublié. Les files d’attentes sont parfois monstrueuses pour assister à certaines rencontres.

Comme tous les ans j’en ai profité pour me rendre à de multiples conférences que je ne vais pas résumer individuellement parce qu’elle sont assez nombreuses.

Samedi matin, ce fut l’occasion de découvrir une personnalité assez charismatique: Vladimir Fédorovski. Cet ancien diplomate a évoqué les fortes personnalités charismatiques qui composent son dernier livre La volupté des neiges. Il est consacré aux grandes histoires d’amours slaves notamment celle de Catherine II de Russie et de Potemkine. Il a souligné la liberté avec laquelle ces personnalités ont longuement dévoilé leurs  sentiments dans leur journaux intimes et dans leurs lettres. Il s’est amusé à fustiger la morosité ambiante en France, affirmant que les Français ont désormais peur de « l’amour » et des grands sentiments. Cette rencontre était très drôle et commençait dans la bonne humeur ce weekend de conférences.

Le « métier » d’écrivain au coeur des débats

Lors des autres conférences, la question du travail des écrivains et de leur quotidien a été au coeur des questions. En effet, les lecteurs présents étaient nombreux à se demander combien de temps prenait la rédaction d’un livre et si il était réellement possible de séparer l’écriture du reste de la vie quotidienne. Beaucoup d’auteurs ont souligné leur habitude précoce d’écrire (Emilie de Turckheim, Jonathan Coe) mais aussi les difficultés qu’ils rencontraient. Ils ont alors recours à certaines ruses comme celles de Monica Sabolo qui fait comme si elle n’allait pas vraiment écrire pour mieux ce lancer: cette habitude a fait lâcher un « les écrivains sont des gens compliqués » à l’une de mes voisines.

Agnès Desarthe, Emilie de Turkheim, Félicité Herzog et Monica Sabolo
Agnès Desarthe, Emilie de Turkheim, Félicité Herzog et Monica Sabolo

Avec l’expérience, le rapport d’Agnès Desarthe et Delphine de Vigan à l’écriture est plus apaisé. Elles revendiquent davantage leur statut d’écrivain et prennent leur temps entre deux livres si elles en ressentent le besoin. Lors de la conférence de Delphine de Vigan il a été question de la part de réel dans son oeuvre. Je parlerai très bientôt de son livre Rien ne s’oppose à la nuit que j’ai lu pour l’occasion.

Pour finir mon bilan je vous propose deux focus sur des écrivains que j’apprécie et que j’ai pu rencontrer:

Il s’agit tout d’abord de Carole Martinez auteure du Coeur cousu et de Du domaine des murmures. Elle revient avec un roman qui se déroule au XIVe siècle soir 200 ans après Du domaine des murmures et qui s’annonce tout aussi poétique et dépaysant.

La-Terre-qui-penche

La-terre-qui-penche-dédicace

Enfin, nous avons eu la chance de recevoir Jonathan Coe, le célèbre écrivain britannique qui a eu droit à un « show » très personnel. Il a d’abord échangé avec Muriel Barbery autour du caractère So british de ses romans. On a pu découvrir un homme plein d’humour mais aussi assez exigeant et déterminé à écrire son oeuvre malgré les mises en garde de ses proches notamment son grand-père adoré. Il a ensuite exprimé ses talents de guitariste aux côtés d’Orwell un groupe nancéien qui rencontre semble-t-il un grand succès en Grande-Bretagne et au Japon alors qu’ils sont quasiment inconnus dans leur ville d’origine.

Jonathan Coe ne chemise aubergine, à la guitare
Jonathan Coe ne chemise aubergine, à la guitare

Le tout nouveau testament – Jaco Van Dormael

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Synopsis: Dieu existe. Il habite à Bruxelles. Il est odieux avec sa femme et sa fille. On a beaucoup parlé de son fils, mais très peu de sa fille. Sa fille c’est moi. Je m’appelle Ea et j’ai dix ans. Pour me venger j’ai balancé par SMS les dates de décès de tout le monde…

Chronique: La bande-annonce laisse imaginer un film plutôt comique et gentiment décalé. Le début du film est en fait très noir. Dieu interprété par Benoît Poelvoorde est un véritable tyran domestique. Il maintient sa femme (Yolande Moreau) et sa fille Ea enfermées dans une ambiance digne des plus célèbres faits-divers belges. Dépourvu de tout talent, il utilise son ordinateur pour pourrir la vie des pauvres humains. Ce huis-clos très malsain prend heureusement fin lorsque Ea trouve un passage pour venir sur terre et offrir un nouvel évangile aux humains.

Ea
Ea interprétée par la merveilleuse Pili Groyne

Ea est géniale. Elle est sensible et cultivée, elle porte un regard plein de tendresse et de tolérance sur les humains. Il s’agit d’une démarche assez classique, un peu à la manière d’un conte où un personnage extérieure à la société humaine la découvre avec un regard neuf et souvent plus « sage ».

Elle rencontre ainsi 6 nouveaux apôtres choisis au hasard mais possédant tous une certaine tristesse au fond d’eux et un sentiment que leur vie ne leur correspond pas. Mon apôtre préférée est Aurélie une jeune femme ayant perdu son bras dans un accident lorsqu’elle était enfant. L’actrice Laure Verlinden retranscrit parfaitement la mélancolie de ce personnage solitaire.

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Après nous avoir montré les petites misères de la vie humaine, le réalisateur conclue sur une note un petit peu trop optimiste à mon. Au final, il s’agit d’un film moins « comique » que la bande-annonce ne laisse supposer. Il s’agit surtout de porter un regard assez tendre sur les malheurs et les déceptions de la vie avec en prime une mise en scène à la Jean-Pierre Jeunet.

Dom Hemingway – Richard Shepard

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Synopsis: Après avoir passé 12 ans en prison pour avoir gardé le silence, Dom Hemingway, célèbre pour savoir ouvrir le moindre coffre-fort, est de retour à Londres et a bien l’intention de récupérer ce qu’on lui doit !

Chronique: Cette comédie totalement décalée est passée un peu inaperçue en France lors de sa sortie. Raison de plus pour revenir sur ce rôle plutôt à contre-emploi pour mon cher Jude Law.

La première partie du film est une véritable démonstration. Dom Hemingway suivi par son fidèle ami Dickie (Richard E. Grant), multiplie les escapades punitives avant de rejoindre le mafieux qu’il a couvert durant ses 12 années de prison. À ce dernier il réclame « son argent + des intérêts + un cadeau ». La virée violente et ridicule de ce personnage est très drôle et Jude Law se fend dans le rôle avec un naturel étonnant.

L’improbable rédemption de Dom Hemingway

Après de multiples rebondissements, Dom Hemingway va tenter de regagner sa dignité mais ce sera une nouvelle fois à sa façon. Il renoue ainsi maladroitement avec sa fille Evelyn (Emilia Clarke alias Khaleesi), une chanteuse mariée avec un africain. Le film aborde ainsi de façon  originale de nombreux thèmes sociaux que l’on trouve habituellement chez Ken Loach. Dans sa seconde partie, le film se rapproche par exemple de La part des anges.

Domhemingway

Au final, il s’agit d’une comédie audacieuse qui force le trait au maximum mais qui se regarde avec plaisir.

A Year in England
A Year in England