Souvenirs du Livre sur place – Nancy – Septembre 2016

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Vendredi: 

France-Inter-Nancy

J’ai profité de cette première journée pour assister à l’enregistrement de 2 émissions de France Inter à l’Opéra de Nancy qui était plein à craquer pour l’occasion. Tout d’abord On va déguster qui a fait la part belle à la gastronomie locale avec en prime la possibilité de goûter des produits. Ensuite, on a pu assister à Si tu écoutes j’annules de Charline Vanhoenacker avec Yasmina Khadra. L’écrivain n’a pas forcément eu la parole très longtemps mais  l’émission était vraiment adaptée au thème de son roman avec une chronique musicale sur les influences latinos-américaines sur certaines musiques africaines. Les chroniqueurs se sont beaucoup amusé à taquiner les nancéiens sur des personnalités locales. J’ai beaucoup aimé l’ambiance et le travail de métronome de la présentatrice Charline.

Ariane Chemin raconte avec beaucoup de talent "Le mariage en douce" de Jean Seberg et Romain Gary
Ariane Chemin raconte avec beaucoup de talent « Le mariage en douce » de Jean Seberg et Romain Gary

Samedi:

Je me suis dirigée vers le chapiteau pour rencontrer Ivan Jablonka et acquérir son essai événement de la rentrée Laetitia dans lequel il retrace le destin tragique de Laetitia Perrais victime d’un meurtre à l’âge 18 ans. J’apprécie sa volonté de lui redonner vie et de retracer son existence sans la confiner au statut de « victime » et de tenter de dresser un portrait de la France des années 2010. J’ai également pu faire dédicacer ma biographie de Clémentine Churchill par son duo d’auteurs qui ne sont pas avares de conseils de visites (Chartwell « à une heure de Londres » ainsi que le musée de la guerre). L’après-midi, après une bonne demi-heure d’attente devant la préfecture j’ai pu assister (debout) à la rencontre Elle avec 4 auteures de la rentrée littéraire. J’ai adoré cette conférence, l’animatrice Olivia de Lamberterie qui est cheffe du service culture au magazine nous propose tous les ans des introductions passionnées dans lesquelles elle justifie les choix des invitées de sa table ronde et laisse vraiment la possibilité aux intervenantes de s’exprimer: j’ai retenu Soyez imprudents les enfants de Véronique Ovaldé et Beaux rivages de Nina Bouraoui que je n’aurai spas forcément remarqué sans cette rencontre. Après une glace et des retrouvailles avec des amis j’a fini la journée en beauté en assistant à la rencontre avec Kamel Daoud (auteur de Meursault contre-enquête) à l’hôtel de ville. Devant un public conquis il s’est montré assez mesuré dans ses propos, loin des polémiques récentes il a surtout insisté sur l’importance de l’éducation concluant par un: « Être ancêtre, ça se mérite ».

Dimanche

Je n’avais plus vraiment d’auteurs à aller voir au chapiteau mais je suis aller à 2 conférences. La première s’intéressait à l’histoire et à la fiction autour du thème de la Révolution française. La chaleur, la fatigue et l’animation un peu poussive ont eu raison de ma concentration. Heureusement la conférence suivante avec Alain Corbin et Georges Vigarello était plus intéressante!

Au final ce fut une très belle édition, c’est toujours aussi agréable de voir environ 600 auteurs envahir sa ville. L’un des thèmes les plus présent pour cette rentrée littéraire semble être l’exo-fiction c’est-à-dire l’art d’écrire une fiction à partir d’éléments réels (faits-divers, artistes célèbres…etc) tout en revendiquant une grande liberté et une subjectivité.  La programmation est très pertinente et les organisateurs font un réel effort pour concevoir des tables rondes thématiques avec de vrais points communs entre les invités.

Enfin, les mesures de sécurité ont été très bien mises en places, l’entrée vers la place carrière et l’hôtel de ville étaient même plus fluide que d’habitude. Bravo à toutes les équipes mobilisées! Le chapiteau était moins bondé que les autres années ce qui n’a pas empêché cette édition de  battre tous les records de fréquentation.

L’économie du couple – Joachim Lafosse

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Synopsis (Allociné): Après 15 ans de vie commune, Marie et Boris se séparent. Or, c’est elle qui a acheté la maison dans laquelle ils vivent avec leurs 2 filles, mais c’est lui qui l’a entièrement rénovée. A présent, ils sont obligés d’y cohabiter, Boris n’ayant pas les moyens de se reloger. A l’heure des comptes, aucun des deux ne veut lâcher sur ce qu’il juge avoir apporté.

Chronique: L’économie du couple est un film à l’image de son titre: sobre et implacable. En parlant d’économie, ce terme vient du grec ancien « Oikos » et « Nomia », le terme d’oikos désignait la maisonnée au sens large du terme (terres agricoles, famille, budget et même…esclaves à l’époque). Avant d’avoir le sens actuel, la notion d’économie était donc liée à celle de la gestion d’une grande famille. L’appliquer à une famille actuelle est donc assez intelligent car avec leur séparation Marie et Boris vont devoir solder tous leurs intérêts communs.

« Dans la maison »

Dans ce huis-clos familial, le choix du  lieu de tournage était essentiel. La maison qui a été choisie est très ouverte autour d’un grand salon et lumineuse avec beaucoup de portes composées de carreaux. Elle facilite donc la mise en scène. Cinématographiquement le film n’est pas forcément impressionnant mais le réalisateur s’adapte au sujet, il floute parfois l’un des 2 parents pour mieux donner la parole à l’autre puis réalise l’effet inverse un peu comme si nous étions dans un procès et qu’il fallait entendre les récriminations de chacun.

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Sur le fond, le film ressemble un peu à ceux d’Asghar Faradhi (Une séparation, Le passé). Il est presque entièrement composé de discussions qui tournent souvent en disputes. Il est intéressant de voir comment Boris tente de remettre en question des documents juridiques ou une situation de comptes par des jugements plus « moraux » ou des interprétations différentes de celles de Marie.

Le film s’appuie énormément sur les acteurs qui sont excellents. Cédric Kahn est charismatique, j’aimerais bien le voir plus souvent à l’écran et pas forcément dans des rôles de méchant (cf: Un homme à la hauteur). Bérénice Bejo est très bien aussi dans le rôle de la plus « sérieuse » des deux. Les jumelles sont bien identifiées et différenciées avec Jade qui semble un peu plus à la traîne que Margaux.

Il s’agit donc d’un film qui traite d’un thème de société universel sans la lourdeur qu’on trouve parfois dans les films français.

Karpathia – Mathias Menegoz

Karpathia

Résumé: En 1833, à la suite d’un duel, le capitaine hongrois Alexander Korvanyi quitte brutalement l’armée impériale pour épouser une jeune autrichienne, Cara von Amprecht. Avec elle il rejoint, aux confins de l’Empire, les terres de ses ancêtres: la Transylvanie.

Chronique: C’est roman qui ne tient pas toutes ses promesses mais qui offre une belle fresque de ce territoire très particulier et méconnu.

Le jeune couple est orgueilleux et à l’image de la jeunesse des années 1830 ils sont épris d’un certain idéalisme et éprouve une certaine nostalgie. Ils ont de grand projets mais la manière de les réaliser est très floue. On pense un peu à Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir même si celui-ci est d’origine plus modeste.

Leur arrivée dans un château délaissé depuis une cinquantaine d’années est l’occasion de dresser un tableau très détaillé des différentes communautés (magyars, valaques et saxons sans oublier les tziganes) qui sont toutes très jalouses de leurs privilèges et de leurs particularités (langue, religion, mode de vie). Le comte Alexander se montre impulsif voire habité par la volonté de remettre tout ce beau monde sous ses ordres sans avoir réellement de projets précis.

Ce sont les circonstances (crispations, faits-divers, rumeurs de vampirisme) qui vont le mener à réagir et à montrer son vrai visage. La Korvanyi va plonger dans une suite de guérillas qui sont brillamment décrites sans aucun parti-pris du narrateur. La violence des batailles est particulièrement bien décrite tout comme l’attente ou la peur. On pense alors aux grands romans du XIXe siècle comme ceux de Léon Tolstoï ou Alexandre Dumas.

Cependant, je trouve que ce roman a 2 principaux défauts. Il souffre de longueurs (plus 600 pages) et ne tient pas toutes ses promesses. J’aurai aimé que le narrateur se livre à plus d’analyse des caractères et sentiments des personnages. J’aurais par exemple aimé en savoir plus sur l’intimité du couple Korvanyi ou sur d’autres personnages. L’auteur montre une certaine froideur à leur égards et un manque de « générosité » par rapport aux romanciers du XIXe siècle. Le pessimisme qui englobe le roman ne devrait pas empêcher un minimum d’empathie avec les personnages.

Il s’agit donc d’un pavé dépaysant et plus « réaliste » qu’il n’y paraît. Si les descriptions sont très justes, je regrette tout de même que l’auteur ne se soit pas davantage « lâché ».

Le fils de Jean – Philippe Lioret

LE-FILS-DE-JEAN

Synopsis (Allociné): À 33 ans, Mathieu ne sait pas qui est son père. Un matin, un appel téléphonique lui apprend que celui-ci était canadien et qu’il vient de mourir. Découvrant aussi qu’il a 2 frères, Mathieu décide d’aller à l’enterrement pour les rencontrer. Mais, à Montréal, personne n’a connaissance de son existence ni ne semble vouloir la connaître…

Chronique: J’ai eu la chance de voir ce film en avant-première en présence du réalisateur: Philippe Lioret. À l’image de Je vais bien ne t’en fais pas qui m’avait beaucoup marqué, j’ai beaucoup apprécié la délicatesse et le sobriété avec lesquelles le thème de la famille est traité.

Philippe Lioret a précisé que pour interpréter Mathieu il voulait absolument un trentenaire qui ait gardé quelque chose d’enfantin. Ce qui est certain c’est que le personnage semble particulièrement « positif » voire un peu naïf, il rêve de faire plus ample connaissance avec sa famille québécoise même si les débuts sont difficiles.

La partie « au lac » est décisive, elle met Mathieu dans le vif du sujet avec la recherche du corps et les discussions tendues entre ses 2 frères à propos de l’héritage. Elle en dit aussi beaucoup sur les traditions québécoises où les séjours « au lac » sont apparemment réservés aux hommes. Le réalisateur s’est très librement inspiré de l’atmosphère du roman Si ce livre pouvait me rapprocher de toi de Jean-Paul Dubois. Il arrive ainsi à donner une image attachante du Québec sans tomber dans le film carte postale.

Face à cette fratrie peu encline aux sentiments, Mathieu semble mieux s’entendre avec l’ami de toujours de son père bien qu’il soit un peu bourru et la famille très « normale » de ce dernier. Mathieu est aussi à un âge auquel il peut remettre certains éléments de sa vie en question sans qu’il ne soit trop tard pour changer de vie.

Au final il s’agit d’une belle parenthèse québécoise, émouvante et propice aux questionnements sans tout cela ne soit amené avec trop de lourdeur ou de rapidité.

Stefan Zweig, adieu l’Europe – Maria Schrader

Stefan-Zweig

Synopsis (Allociné): En 1936, Stefan Zweig décide de quitter définitivement l’Europe. Le film raconte son exil, de Rio de Janeiro à Buenos Aires, de New York à Petrópolis.

Chronique: Maria Schrader construit son film comme un carnet de voyage au goût amer. On découvre petit à petit les étapes de son périple qui rythme le film comme les actes d’une tragédie implacable.

Stefan Zweig est un personnage très nuancé qui semble délicat et prudent. Certains le disent lâches car il refuse de dénoncer noir sur blanc le régime nazi. On décèle en permanence un décalage entre les mondanités auxquelles il est convié et sa personnalité mélancolique. Malgré les sollicitations et les invitations aux conférences l’écrivain est assez impassible. On ressent également un malaise dans sa relation avec Lotte sa secrétaire beaucoup plus jeune que lui et souffrante.

Stefan Zweig et son épouse Lotte Altmann
Stefan Zweig et son épouse Lotte Altmann

Heimweh 

Lorsque commence le film, Stefan Zweig a déjà subi deux départs d’abord de l’Autriche vers l’Angleterre en 1936 où il est naturalisé britannique. Puis lorsque les bombardements pleuvent sur Londres il s’envole vers le Brésil. Même s’il y poursuit son oeuvre avec notamment Le joueur d’échec il se sent amputé d’une partie de son identité. Il souffre du mal du pays pour lequel il existe un mot spécial en allemand: Heimweh. Rien ne remplace pour lui son pays mais aussi l’idée qu’il se fait de l’Europe pacifiste et humaniste. Le titre du film est double non seulement il doit renoncer à l’Europe comme lieu de vie mais aussi comme idéal politique. Même une perspective de la victoire des alliés ne suffit pas à l’apaiser. C’est intéressant de voir cet écrivain plutôt ouvert au monde souffrir autant du déracinement. Une scène assez poignante transcrit bien ce manque: devant des paysages tropicaux et paradisiaques Stefan voit plutôt un paysage ressemblant en tout point aux montagnes autrichiennes…

Malgré la grande retenue du personnage (brillamment interprété par Josef Hader) on comprends parfaitement la douleur qui étreint ce grand écrivain.

Le bouc-émissaire – Daphné du Maurier

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Après le cultissime Rebecca, je me suis laissée tentée par Le bouc-émissaire et je suis même allée jusqu’à le lire en v.o. Le point de départ est assez simple mais avec une dimension un peu mythologique: dans les années 1950, John un anglais professeur d’histoire dépressif croise par hasard au Mans Jean du Gué un aristocrate désinvolte qui a soif d’indépendance. Il se trouve qu’ils sont de parfaits sosies. Ils passent ensemble une soirée arrosée durant laquelle Jean se montre assez imprévisible. Au réveil, John se retrouve avec les vêtements de Jean et le chauffeur de ce dernier qui l’attend. Il se laisse emmener au domaine familial.

Lui si solitaire se retrouve dès son arrivée entouré d’une nuée de femmes qui attendent beaucoup de lui. Il se montre prudent, devine assez facilement certains éléments en laissant les autres personnages déviser sur leurs malheurs. Il est pris d’un intérêt assez fort pour cette famille et pour sa verrerie entreprise locale en plein déclin.

À l’image de John, le lecteur s’attache également très vite à cette famille pourtant complexe et se prend à penser que John grâce à son bon coeur et sa sincérité peut régler des problèmes qui durent depuis des années voire de décennies. Sa relation avec Marie-Noëlle la fille de Jean âgée de 10 ans est absolument passionnante, c’est durant ces moments que John est le plus touchant.  John est amené à se poser des questions sur le déterminisme, la possibilité de changer de vie, de pardonner…etc.

La manoir baigne dans une ambiance assez morbide (fenêtre closes, matriache dépressive, et plusieurs personnes en quête de sainteté). Daphné du Maurier qui a visité la Sarthe dresse un portrait très juste de cette campagne sarthoise encore marquée par les divisions résistants/collaborateurs. D’autres idées sur le potentiel touristique de l’entreprise artisanale semblent assez prophétiques.

J’ai apprécié le fait que la fin ne soit pas un simple « twist » pour le plaisir de manipuler le lecteur, il s’agit d’une vraie conclusion qui s’appuie sur le comportement des personnages même si je ne l’approuve pas et qu’elle m’a déçue.

J’ai vu le début de l’adaptation TV de 2012 avec Matthew Rhys mais je n’ai pas trop accroché à l’ambiance qui m’a semblé trop « contemporaine » et qui ne se passe pas en France d’ailleurs. Je verrais bien une adaptation qui respecterait l’ambiance de la campagne française des années 1950 avec par exemple Jean Dujardin qui peut retranscrire selon moi le côté dandy désinvolte de Jean et la mélancolie de John.

Genius – Michael Grandage

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Synopsis: Écrivain à la personnalité hors du commun, Thomas Wolfe est révélé par le grand éditeur Maxwell Perkins, qui a découvert F. Scott Fitzgerald et Ernest Hemingway. Wolfe ne tarde pas à connaître la célébrité, séduisant les critiques grâce à son talent littéraire fulgurant. Malgré leurs différences, l’auteur et son éditeur nouent une amitié profonde, complexe et tendre, qui marquera leur vie à jamais.

Chronique: Il s’agit d’un biopic de Thomas Wolfe écrivain américain des années 1930 qui n’est même plus édité en France (rien à voir avec Tom Wolfe auteur du Bucher des vanités). Ses romans fortement autobiographiques (L’ange déchu et Le temps et le fleuve) évoquaient avant tout la quête d’identité tant au niveau individuel qu’en tant qu’américain.

La mise en scène est très classique voire théâtrale, les décors font clairement « plateaux de cinéma » hormis lors des escapades dans la maison de de l’éditeur. Ce choix très académique laisse entièrement la place aux acteurs et aux dialogues.

Un beau duo d’acteurs 

L’écrivain Thomas Wolfe permet à Jude Law d’incarner un personnage qui le sort de ses rôles habituels: nerveux, stressé, volubile et un peu provocateur, Thomas aime occuper l’espace, taper des pieds, jeter des feuilles partout où il va…etc. Il écrit avec une abondance de mots extraordinaire, ses phrases sont semblables à des torrents de paroles. Il est presque écrasé par son « génie ». Face à lui son mentor Colin Firth (toujours aussi gentleman) fait figure de père et de « bon génie ». Le « Genius » est donc bien double, sans l’aide de son éditeur l’écrivain aurait du mal à faire ressortir l’essentiel de ses longs romans. Leurs discussions sont tellement profondes que les dialogues semblent presque trop bien écrits pour être vrais mais ils sont très émouvants en particulier dans la seconde partie du récit.

Le couple Zelda-Francis Scott Fitzgerald ainsi qu’Ernest Hemingway offrent d’autres « modèles » et d’autres modes de vie pour ne pas offrir un seul cliché de l’écrivain ultra-prolifique. Leur apparitions sont des respirations dans le duo inséparable Wolfe-Perkins. Ce film aime les comparaisons puisqu’il propose également un parallèle assez peu subtil d’ailleurs, entre le foyer uni de M. Perkins face à la liaison douloureuse de Thomas Wolfe et une femme mariée plus âgée que lui (Nicole Kidman).

S’il n’était pas sorti aussi tôt dans l’année je l’aurais catalogué dans les films à oscars, c’est en tout cas un film académique mais très émouvant sur une très belle amitié.